L’élevage de Vuzit : la passion dévorante mais raisonnée de Stéphanie le Marec (1/2)

Membre de l’équipe de France Poneys de saut d’obstacles sous la selle d’Anna Szarzewski, classé 5e de la finale du Jumping Ponies’ Trophy de Mechelen fin 2019, vainqueur de la Coupe des nations de Fontainebleau en 2020, du Grand Prix du CSIP de Cabourg en 2021, le démonstratif Vaughann de Vuzit a ensuite décroché une médaille d’argent au championnat de France et d’or par équipe aux championnats d’Europe de Strzegom. Dans son dernier magazine, Poney As a interrogé longuement Stéphanie le Marec, fondatrice de l’élevage de Vuzit : une interview passionnante que nous vous proposons de partager sous forme de deux volets.

Stéphanie le Marec nous présente Elenna de Vuzit (par Leadership et Unastella de Vuzit) suitée de Lucky Star de Vuzit (Goliath van de Groenweg) – ph. Coll. privée
Stéphanie le Marec nous présente Elenna de Vuzit (par Leadership et Unastella de Vuzit) suitée de Lucky Star de Vuzit (Goliath van de Groenweg) – ph. coll. S. Le Marec

Il y a les excellents poneys et il y a les cracks. Vaughann de Vuzit est l’un de ceux-là, l’un de ceux que l’on n’oublie pas : une bonne bouille, une vraie personnalité, de l’énergie à revendre, un super mental et un coup de saut exceptionnel. Champion des 5 ans, vice-champion des 6 ans sous la selle de la cavalière professionnelle Pomme Cilote, Vaughann a ensuite intégré le piquet de poneys d’Anna Szarzewski, alors âgée de 8 ans. Depuis, le couple a fait un sacré bout de chemin… Comme son affixe l’indique, Vaughann fait référence à l’élevage « de Vuzit » (ce qui signifie buis en Breton, un endroit planté de buis). Stéphanie le Marec, passionnée par le poney Connemara et le sport de haut niveau, en est l’instigatrice. Emerveillée depuis son enfance par les poneys Ar Crano, l’éleveuse de 38 ans a su bâtir son élevage sur ces précieuses souches, les souches rustiques, sportives et sanguines du comte de Bougainville. Son cheptel réside dans le Finistère sud, à Tregunc, sur les terrains qui appartenaient à sa grand-mère, à la tête d’une petite exploitation agricole de vaches laitières.
Discrète, humble, perfectionniste dans ses choix de croisements jusqu’à la valorisation de ses poneys, Stéphanie le Marec, gère son élevage – qui n’est pas son métier principal – avec professionnalisme tout en conservant, de manière très naturelle, une vision seine de son activité. Interviewer cette jeune éleveuse passionnée, dont l’aventure a démarré en 2005 (sa première génération de produits était celle des R et son premier poulain Rif de Vuzit) a sonné comme une évidence…

nna Szarzewski et Vaughann de Vuzit - Août 2021 / Strzegom (Pologne) – ph. Poney As
Anna Szarzewski et Vaughann de Vuzit lors des championnats d’Europe de Strzegom (Pologne) en août 2021 – ph. Poney As

Poney As : Stéphanie, et si l’on revenait aux sources ? D’où vient cette passion pour le poney, notamment le Connemara ?
Stéphanie le Marec : Comme beaucoup d’enfants, j’ai commencé à monter dans un Poney-Club vers 6, 7 ans. J’ai très vite aimé la compétition. Cette période remonte aux années 90 : c’était des concours d’entraînement, non officiels, une sorte de challenge inter-club. Sur ces concours bretons, j’ai côtoyé de près plusieurs poneys Connemara. Cette race était très présente sur les terrains de compétition et elle m’a toujours interpellée. J’ai été séduite… J’ai monté assez vite en 4e catégorie (D1), et sur ce circuit des chevaux, les poneys Connemara étaient encore très présents, notamment Enor ar Crano, Friol ar Crano, qui étaient tous deux par Ready IV, ou encore Dexter Leam Pondi. Dès que j’ai pu, j’ai acquis deux femelles Connemara : la propre sœur d’Enor et la propre sœur de Friol. Voilà pour la petite histoire…

PA : Les propres sœurs des performers que vous venez d’évoquer (Enor a couru les championnats de France Poneys en D1 et s’est classé sur de belles épreuves chevaux, Friol a gagné en Grand Prix Elite et a couru sur le circuit international, ndlr) sont donc à l’origine de l’élevage de Vuzit ?
SLM : Oui, Nostirenn est la propre sœur d’Enor et Ness celle de Friol. Toutes deux ont été mises à la reproduction à l’âge de 3 ans. Ces ponettes sont nées en 2001 et je les ai achetées lorsque j’avais une vingtaine d’années, en 2002 me semble-t-il.

PA : Voter Ar Crano, votre poulinière phare, a intégré votre élevage combien de temps après l’arrivée de vos deux premières ponettes ?
SLM : Voter Ar Crano est arrivée très rapidement. J’ai eu l’opportunité, l’immense chance, de pouvoir l’acquérir même si elle avait déjà un certain âge. Ses produits tournaient bien à l’instar de Friol (CSIP) et Emganner (CCIP).

Voter ar Crano suitée de Vaughann de Vuzit - ph. coll. S Le Marec
Voter ar Crano suitée de Vaughann de Vuzit – ph. coll. S. Le Marec

PA : Les poulinières de renom telles que Voter ar Crano sont rarement commercialisées. Comment êtes-vous parvenue à l’acquérir ? Quelle a été votre première rencontre avec elle et votre premier sentiment ?
SLM : Voter avait déjà 20 ans lorsqu’elle est arrivée chez moi. C’était la mère de Ness et j’étais très curieuse de voir à quoi elle ressemblait, curieuse aussi de pouvoir observer cette jument qui avait produit plusieurs très bons poneys. Je me suis donc rendue une première fois à l’élevage d’Avel de Corinne Cadic, sa propriétaire. J’ai été très surprise en voyant Voter : c’était une petite jument d’1,42 m et trapue, je ne m’attendais pas du tout à cela car ses produits étaient tellement impressionnants ! Nous avons pas mal discuté avec sa propriétaire et l’année suivante, elle m’a appelée pour me dire qu’elle la vendait. Cet achat, en 2006, s’est fait totalement par hasard, suite à cette visite. Je crois que nous avons eu un bon feeling. J’ai donc cherché un étalon pour Voter. Elle avait tellement bien produit avec Ready IV qu’il était judicieux de le réutiliser : en monte en main, il n’aura fallu qu’un saut. Tygann de Vuzit, son premier produit né chez moi, est le fruit de ce croisement. Ready n’était plus chez le comte, mais dans le nord Finistère, du côté de Brest.

PA : Parlez-nous encore de cette formidable petite jument…
SLM : Elle avait un charisme fou et a indéniablement marqué l’élevage. C’était la chef, une super jument qui savait mener son troupeau, toujours avec gentillesse, mais fermeté. A chaque fois qu’un de ses poulains étaient en piste, j’avais une pensée pour elle. Elle a été la chef jusqu’au bout… Nous l’avons perdue en 2020, à 32 ans. Ça a été très dur, c’est une page qui se tourne… Mais elle est toujours avec nous, dans nos cœurs.

PA : Ready IV x Voter ar Crano, vous avez finalement réédité un croisement « ar Crano » très confirmé, qui fonctionne extrêmement bien ?
SLM : Oui complètement. Je démarrais et ce milieu de l’élevage m’était inconnu. J’ai donc regardé ce qui fonctionnait en termes de croisements afin de m’en inspirer. Ready IV a été le premier étalon choisi pour elle, puis il y a eu Dexter. Je suis restée dans les croisements bretons (rire) !

Ard Lady de Vuzit et Pomme Cilote - ph. coll. S Le Marec
Ard Lady de Vuzit (par Magic Leam Pondi et Voter ar Crano) sous la selle de Pomme Cilote. Ard Lady est un nom qui fait référence à Ard Lady Bay, la mère de Voter et la deuxième mère de Nostirenn – ph. coll. S. Le Marec

PA : Vos souches, mais aussi les premiers étalons utilisés : vos croisements et produits font références à vos souvenirs d’enfance, n’est-ce pas ? C’est une histoire de cœur tout cela ?
SLM : Exactement. L’élevage Ar Crano n’était pas très loin de chez moi et très présent sur les terrains de compétition. J’avais cette image-là du poney Connemara : un petit cheval, avec du sang, de l’action, très concours. Finalement, ces traits de caractère se retrouvent chez mes poneys. L’élevage ar Crano a énormément marqué le début, voire toute l’histoire de mon élevage.

PA : Avez-vous connu le comte de Bougainville (créateur de l’élevage ar Crano, ndlr) et avez-vous visité son élevage de poneys Connemara ?
SLM : Oui. Gamine, je tannais mon père pour y aller ! Bien plus tard, j’ai eu la chance de m’y rendre, de le rencontrer et de visiter l’élevage avec lui. C’était un élevage à part… Hors norme par le nombre de poneys, les hectares… C’était surdimensionné, grandiose ! Le comte de Bougainville avait d’excellentes mères, notamment par Moyglare Bruff. Celles-ci, mariées à Ready IV, ont donné de très bons poulains. Ces poneys ont aussi eu la chance, sans doute, de tomber dans des écuries qui les ont valorisés. Thierry Lacour, par exemple, en a mis un certain nombre sur le devant de l’affiche. Les poneys étaient élevés à l’état sauvage, et c’est sans doute cela qui leur a forgé ce caractère. J’ai dû démarrer mon élevage lorsque le comte de Bougainville a arrêté. Lorsque j’y suis allée, c’était pour le rencontrer. Il n’y avait déjà plus de naissances, il ne restait que quelques poulinières. Je me rappelle de son grand calepin avec les noms de tous ses poneys inscrits dessus et leur traduction car il ne donnait que des noms bretons. C’était vraiment passionnant. Je voulais rencontrer le personnage et j’ai été assez impressionnée. Je me rappelle aussi que nous avions discuté de ces ancêtres. C’était une belle rencontre, oui. J’ai aussi emmené mes juments à l’élevage Pondi. Nostirenn et Ness sont allées à Apollon Pondy, la première année. J’ai rencontré Gilles le Mouellic, un homme incontournable dans le monde du poney Connemara.

PA : Vous qui êtes une passionnée de la race Connemara, l’image de ce poney qui manque de sang, qu’en pensez-vous ?
SLM : Chez moi ça n’existe pas, ils ont tous du sang ! Cela me fait toujours sourire lorsqu’on me dit cela…

PA : Vos lignées ont du sang, les lignées ar Crano en débordent…
SLM : Tout à fait ! Pomme (Cilote, la cavalière avec qui Stéphanie le Marec travaille, ndlr) les dresse énormément et en piste, ils sont cadencés. Peut-être que cela peut masquer ce trop-plein de sang chez certains de mes poneys. Pour tout vous dire, j’ai connu les poneys ar Crano et ai toujours eu l’image de ce poney avec du sang ! Pour moi, c’est tout simplement ça un poney Connemara.

PA : Dans vos pratiques d’élevage, vous êtes-vous un peu inspirée de l’élevage ar Crano ?
SLM : Lorsque j’ai eu Voter, je démarrais… Il me paraissait logique de la mettre au box pour le poulinage. Or, elle ne le supportait pas du tout. La première fois, elle a tapé dans la porte toute la nuit, j’ai dû la ressortir vers 5 ou 6 heures du matin ! J’ai gardé cette ligne de conduite venue de Voter et depuis, toutes mes juments poulinent dehors, mais sous surveillance avec une ceinture. En les observant, je sais qu’ici ce mode de poulinage leur convient bien.

PA : Combien de poneys faisiez-vous naître à vos débuts et qu’en est-il aujourd’hui ?
SLM : Trois ou quatre naissances par an depuis toujours. J’ai une quinzaine de poneys à la maison. Cela reste gérable, le but n’est pas d’en avoir plus. Je souhaite privilégier la qualité à la quantité.

Unastella de Vuzit suitée de Komète de Vuzit (Goliath van de Groenweg) - ph. coll. S Le Marec
Unastella de Vuzit suitée de Komète de Vuzit (Goliath van de Groenweg) – ph. coll. S. Le Marec

PA : Revenons sur les juments qui ont fondé votre élevage et celles d’aujourd’hui. Pouvez-vous nous en dire plus ?
SLM : Nostirenn, Ness et Voter ont été les juments de base. J’ai gardé les filles de Voter nées à la maison. La première est Unastella (par Dexter Leam Pondi, la propre sœur de Vaughann), la mère de Calix (par Poetic Justice SL), finaliste à 4, 5 et 6 ans, classé 7e de la finale des 7 ans (IPO 148) avant de débuter les Petits Grands Prix. Les deux autres sont des filles de Magic Leam Pondi : Ard Lady (un nom qui fait référence à Ard Lady Bay, la mère de Voter et la deuxième mère de Nostirenn) et Callista. Elles sont poulinières à l’élevage, mais je trouvais intéressant qu’elles soient indicées : elles ont donc été débourrées et ont participé à la finale des 5 ans (toutes deux classées Elite, la première étant gratifiée d’un IPO 128 et la seconde d’un IPO 125). Les voir évoluer sur les terrains me permet aussi de comprendre leur fonctionnement. Pomme me donne son ressenti. Je l’appelle souvent pour lui demander ce qu’elle pense des poulains et son avis sur les croisements. C’est une aide précieuse. J’ai également gardé deux filles de Unastella : Elenna et Féline, par Leadership. Saillies par Goliath van de Groenweg, elles ont pouliné pour la première fois cette année. Elles semblent bien produire, je suis contente. J’ai pu acheter il y a quelques années Niel ar Crano (par Ready IV et Vak Plach ar Crano par Moyglare Bruff), qui appartenait à une très bonne amie. Ce fut pour moi une grande opportunité d’acquérir cette ponette au palmarès élogieux (championne de France en Petit Grand Prix avec Axel Le Diberder il y a 10 ans, IPO 171, ndlr). Elle m’a fait une première pouliche avec Dexter (nommée Jingle), qui devrait rester à l’élevage. Elle est toute petite et sera sans doute croisée avec petit cheval pour son premier poulain. Elle a ensuite eu un mâle par Leadership : Kador de Vuzit. Je n’ai jamais gardé de mâles, mais pour lui, je fais une exception.

Niel ar Crano suitée de Kador de Vuzit (Leadership) - ph. S. Le Marec
Niel ar Crano suitée de Kador de Vuzit (Leadership) – ph. S. Le Marec

PA : Le papier de Kador est extrêmement plaisant et sérieux…
SLM : Oui… Leadership et Niel (x Ready IV), je pense que c’est très intéressant en termes de génétique. Il a été très convoité en Irlande, mais je trouvais cela dommage de le laisser partir. C’est un petit loustic ! Il est très beau. Je n’ai pas les installations pour garder les mâles, ni les connaissances, mais en partenariat avec l’écurie Startup (de Christelle Peyssard, écurie implantée à Plogonnec dans le sud Finistère, ndlr) nous allons essayer de le garder. Il faut se donner des objectifs !

Deuxième volet à retrouver demain…

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