Alizée Froment : « Il y a bien trop de courants qui s’affrontent au lieu de s’écouter et d’échanger »

Femme aux multiples casquettes, cavalière internationale, artiste équestre, auteure et mère de famille, Alizée Froment a également été chef d’équipe tricolore des cavaliers à poney de 2010 à 2015. L’amazone retrace son parcours avec Poney As.
Moment de complicité entre Alizée et Mistral - ph. Paard&Picture
Moment de complicité entre Alizée et Mistral, 20 ans – ph. Paard&Picture
Poney As : Foy d’Amour Cepede et Clyde de Mai ont été tes deux poneys qui t’ont permis d’atteindre le haut niveau dès le plus jeune âge. Raconte-nous tes débuts !
Alizée Froment : J’ai rencontré Foy lorsque j’avais 12 ans et elle 8. Elle était issue d’un mélange entre de l’Anglo et du Pur-Sang et n’avait pas grandi car elle était née avec un jumeau. Une jument avec un talent hors norme mais un caractère extrêmement compliqué. Elle m’a cependant énormément appris. J’avais les poneys à la maison et faisais les cours du CNED donc je nourrissais, faisais les boxes puis montais le matin, et je travaillais l’après-midi mes cours. J’ai fait ça jusqu’au bac. Nous sommes entrées dans le monde du haut niveau par hasard. Marcel Delestre venait d’être nommé sélectionneur et organisait un stage de détection à Aix-en-Provence où nous habitions. C’est Charlotte Léoni, avec qui nous faisions les mêmes épreuves, qui m’a appelée pour me demander de l’y accompagner avec Foy. Un mois plus tard, nous étions à Lamotte en stage avec l’équipe de France et 15 jours après sur l’international de Chartres. Rien n’était prévu, ni prémédité. En fin de saison, Foy a eu un problème sur le concours de Marsens, en Suisse. Marcel nous a alors présenté Sophie Roos et Corinne Désoulieres, propriétaires de l’élevage Time et naisseuses de ma « Miltonette » (Clyde). Elles me l’ont confiée pour la saison et une très belle histoire d’amitié est née de cette collaboration. Même si nous nous voyons moins aujourd’hui, nous n’avons jamais rompu le contact et ces deux personnes me sont très chères. Nous avons fait une bonne saison, avec un gros raté sur le CSIP de Fontainebleau mais une belle remontée sur la Coupe des nations la semaine suivante à Diest en Belgique. A l’approche des championnats de France, nous étions dans la longue-liste pour les championnats d’Europe et puis Clyde s’est fait attaquer aux coudes par des frelons la nuit avant le départ. Nous l’avons trouvée le matin couchée, agacée, trempée, avec les coudes en sang. Nous avons hésité à prendre la route. Le vétérinaire nous a dit de tenter et de ne pas forcer si on voyait que ça n’allait pas. A la détente elle était extraordinaire sur les verticaux. Elle mettait une hauteur incroyable. Je me souviens de Cathy (Lecomte) venant voir ma mère et lui dire « je ne les ai jamais vues aussi en forme tes filles ! ». Mais sur les oxers ça s’est gâté. Elle trébuchait en réception. Sur le tour, elle a passé le 1 qui était un vertical, le deux qui était un oxer, elle a trébuché de nouveau en réception et elle s’arrête sur la spa n°3. Alors j’ai levé la main et je suis sortie. Le sport, c’est aussi ça. Cette déception sportive m’a aussi donné une motivation importante pour la suite de ma carrière.
Alizée Froment en selle sur Clyde de Mai lors du championnat de France Grand Prix Elite en 2003 - ph. coll. Froment
Alizée Froment en selle sur Clyde de Mai lors du championnat de France Grand Prix Elite de CSO en 2003 – ph. coll. Froment
P.A : Après un début à haut niveau en saut d’obstacles, pourquoi t’es-tu ensuite dirigée vers le dressage ?
A.F : J’ai arrêté totalement de monter pour me consacrer à une école professionnelle d’acteurs. C’est un hasard, encore une fois, qui a dérouté mes plans. Les propriétaires de Clyde avaient un étalon, Ice, qu’elles voulaient présenter à Laurence Sautet, alors sélectionneur de l’équipe de France de Dressage Poneys, pour avoir son avis. Elles m’ont demandé de le faire. Je suis donc allée à Saumur avec ma selle d’obstacles et avec ce que je savais faire de dressage. A la fin de la séance, Laurence m’a présenté Philippe Limousin… Tout s’est ensuite enchaîné.
 
P.A : En 2010, tu deviens entraineuse et sélectionneuse de l’équipe de France de Dressage à poney. Quel est le plus dur lorsque l’on détient ce rôle ?
A.F : Le plus dur est de dire à des enfants qui se sont battus à vos côtés pour se dépasser toute l’année qu’ils ne vous accompagneront pas aux championnats d’Europe. Savoir que c’est leur rêve que l’on arrête est quelque chose d’extrêmement lourd à porter. Hélas, il n’y a chaque année que 4 places. Certains m’en ont beaucoup voulue et je les ai compris. J’ai été là moi aussi. Je sais que notre monde s’effondre à ce moment-là. Mais je sais aussi qu’il y a un après. Quoi qu’il en soit, j’ai toujours fait ces choix avec le cœur lourd.
Podium des derniers championnats de France, avec de gauche à droite : Clarissa Stickland, Capucine Molliex, Alizée Froment et Camille Boireau - ph. Pauline Bernuchon
Podium du championnat de France Grand Prix de Dressage, avec de gauche à droite : Clarissa Stickland, Capucine Molliex, Alizée Froment (chef d’équipe) et Camille Boireau – ph. Poney As
P.A : Quel est ton plus beau souvenir en tant que chef d’équipe ?
A.F : Les championnats d’Europe d’Arezzo en 2013 sans aucun doute ! Une équipe soudée jusqu’au bout, une atmosphère incroyable qui a permis de les amener à une 5e place encore jamais réalisée, un soleil magnifique, des rires, du partage, de la joie, du beau sport, de la sérénité, du suspens … C’est un des moments précieux que la vie m’a offert et que je garde dans ma boîte à souvenirs avec une immense gratitude.
 
P.A : En décembre 2018, ton complice Mistral du Coussoul a fait ses adieux au public à Stockholm, cheval avec qui tu as couru les championnats d’Europe Jeunes Cavaliers dix ans plus tôt. Quelle relation entretiens-tu avec lui ?
A.F : Mistral est bien plus qu’un cheval pour moi. Il est mon compagnon de route et je lui dois d’être celle que je suis aujourd’hui. Ensemble, nous avons traversé énormément de choses. Dans les bas, nous nous sommes relevés ensemble, jusqu’à atteindre des hauts que nous n’avions jamais imaginé. Sans lui, je suis incomplète. Nous sommes une entité. Quelqu’un qui n’était pas du milieu du cheval m’a d’ailleurs fait cette réflexion à un dîner. « Pourquoi dis-tu « nous » tout le temps, c’est ton côté Alain Delon ? ». C’était dit avec gentillesse ! J’ai éclaté de rire. En effet, lorsqu’il s’agit de Mistral, je parle pour « nous ». Aujourd’hui il est en semi-retraite à la maison et en pleine forme. Je le monte trois fois par semaine. Il fait une à deux balades avec Ornella et une longe pour continuer à entretenir son corps afin de ne pas l’arrêter trop brutalement, et parce qu’un autre projet est en cours. Notre dernier.
Deux artistes Mistral du Coussoul et Alizée Froment - ph. Morgan Froment
Deux artistes sur scène : Mistral du Coussoul et Alizée Froment. Emotion garantie – ph. Morgan Froment
P.A : Le spectacle est arrivé assez tôt dans ta vie sans pour autant avoir gommé le sport, comment as-tu réussi à combiner ces deux mondes ?
A.F : Je dirais naturellement. Je ne me suis pas posée la question. Ça s’est fait comme une évidence. Je courais d’un lieu à un autre.
 
P.A : D’où vient l’idée de monter à cheval avec une simple cordelette ?
A.F : Un passage de ma vie extrêmement douloureux … Comme quoi, chaque chose a souvent un sens. L’aurais-je fait si je n’avais pas eu à traverser ces épreuves, je ne sais pas. Peut-être, peut-être différemment, peut-être pas.
 
P.A : Tu as beaucoup voyagé en Europe et jusqu’à Hong Kong pour tes tournées équestres. Quelle expérience en tires-tu ?
A.F : C’est une expérience absolument incroyable que d’aller d’un lieu à un autre et de vivre sur les routes avec vos chevaux. Nous terminions un spectacle pour partir vers un autre pays, une autre scène … C’était mon rêve de petite fille et il s’est réalisé sans même que j’ai le temps de réaliser ce qu’il se passait. Cette explosion soudaine avec « Phoenix » était inattendue. C’est d’ailleurs à cause de ça que j’ai été obligée de laisser les poneys derrière moi, aussi douloureux que cela ait pu être. J’ai choisi de vivre pour nous, Mistral et moi. C’était la première fois que je faisais ce choix dans ma carrière, et j’ai eu raison.

Alizée et Sultan - ph. Sara Oliveira
Le travail de fond et la relation cavalière/cheval aboutissent à des moments magiques comme l’exprime ce cliché pris aux côtés de Sultan – ph. Sara Oliveira

P.A : « Mistral, le Vent de l’Espoir » ou encore « Dressage : enseigner, entraîner, coacher » sont des livres que tu as écrits. Raconter ton histoire et transmettre sont des choses importantes pour toi ?
A.F : Deux autres livres sont en cours d’écriture : l’histoire complète de Mistral, nos 12 ans de vie commune, qui est signée dans une maison d’édition depuis 2016 et que je n’ai pas encore eu le temps de terminer car revenir sur cette histoire au moment où le chapitre se referme est douloureux, et un roman qui, pour une fois, ne concerne pas les chevaux. J’aime transmettre, mais j’aime surtout écrire. L’imagination et la création font partie de mon univers. Je pense en images, à longueur de journées.

Artiste, Alizée Froment est aussi cavalière internationale de Dressage - ph. Paard&Picture
Artiste, comédienne, écrivain… Alizée Froment est aussi cavalière internationale de Dressage – ph. Paard&Picture

P.A : « La femme française en mission » est un de tes surnoms. D’où vient-il ?
A.F : C’est une excellente question car je connaissais d’autres surnoms que l’on m’avait donné effectivement mais celui-ci … Je n’ai pas de mission, si ce n’est celle de dire que le milieu du cheval a, je crois, besoin d’ouverture car il y a bien trop de courants qui s’affrontent au lieu de s’écouter et d’échanger. Aucun des courants n’a 100% raison. Chaque cheval est différent. Vouloir mettre des dogmes et asséner des vérités est quelque chose de dangereux. Pour le reste, je fais mon chemin, mes recherches. Elles sont personnelles. Je n’ai pas pour prétention d’en faire des vérités. Les gens qui souhaitent écouter mes recherches et les partager sont toujours les bienvenus, mais je n’ai pas d’autre prétention en la matière.

Propos recueillis par Léa Tchilinguirian
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